Lorsque le jeune prodige allemand rejoint UFO en 1973, il n’a que dix-huit ans et déjà la réputation d’un phénomène forgée au sein de Scorpions. Il ne se doute pas encore qu’il va profondément redessiner les contours du hard rock britannique. À une époque où le genre cherche encore son équilibre entre blues musclé et flamboyance naissante, Michael Schenker apporte une vision nouvelle : un sens aigu de la mélodie, une rigueur presque classique dans la construction des solos et une intensité émotionnelle rare. Entre Phenomenon, Force It, Lights Out et le mythique Strangers In The Night, il impose un style immédiatement identifiable : vibrato ample, phrasé lyrique, précision chirurgicale et surtout ce sens unique du solo narratif, capable de transformer un simple break en véritable voyage musical. Avant même l’explosion de la New Wave Of British Heavy Metal, son jeu influence déjà toute une génération de guitaristes britanniques. Sa Gibson Flying V noire et blanche devient iconique, symbole d’élégance et de radicalité. Son départ chaotique du groupe, en pleine gloire, ne fera qu’alimenter la légende et renforcer l’aura mystérieuse du guitar hero allemand.
Cinquante ans plus tard, la tournée My Years With UFO ne relève pas d’un simple exercice nostalgique. Elle agit comme un rappel puissant : ces morceaux ne sont pas des reliques, ils sont vivants, vibrants, toujours capables d’embraser une salle entière. Pour cette seconde partie de tournée hommage, Michael Schenker s’entoure d’un line-up solide et expérimenté : R.D. Liapakis à la voix puissante et légèrement éraillée, capable de restituer l’intensité des lignes originales sans tomber dans l’imitation ; Bodo Schopf, frappe lourde et précise, groove massif, présence impressionnante derrière sa cage de verre ; Barend Courbois, basse ronde et musclée, véritable colonne vertébrale sonore ; et Steve Mann, claviers et guitares, apportant textures Hammond vintage et doublures subtiles.
La soirée s’annonce résolument hard rock dans l’écrin rouge et or du Trianon. Deux groupes en hors-d’œuvre se chargeront d’abord de faire monter la température avant l’entrée du maître.
Artiste : Michael Schenker – Rook Road – Mavalda
Date : 27 février 2026
Salle : Paris
Ville : Le Trianon [75]
Mavalda, un quatuor brésilien ouvre les hostilités avec un hard rock énergique. Riffs directs, groove efficace, attitude affirmée : leur set respire le rock classique boosté à l’adrénaline moderne. Les influences 80’s/90’s se ressentent dans les refrains accrocheurs et les guitares tranchantes. Une entrée en matière franche et sans détour.
Les Allemands de Rook Road prennent le relais avec leur set. Au programme, du hard rock, du classic rock, de l’AOR, du blues rock, des touches progressives et un magnifique orgue Hammond vintage qui évoque les années 70. Leur son est ample, structuré, mélodique. Le public commence sérieusement à chauffer.
Il est 20h50 lorsque les lumières du Trianon s’éteignent. Une clameur monte des balcons rouge et or. Puis une silhouette apparaît, chapka sur la tête, Gibson Flying V blanche en bandoulière. Pas d’effet superflu. Pas d’introduction grandiloquente. Le premier riff tombe. Immédiatement, Paris replonge dans les années dorées de UFO.
Ouverture immédiate et efficace avec « Natural Thing ». Le riff roule comme un train lancé à pleine vitesse. Le public est à fond dès les premières mesures. Michael Schenker remercie son public et introduit le morceau suivant. Ce sera le premier grand moment fédérateur de cette soirée avec « Only You Can Rock Me ». Les refrains sont repris en chœur, le Trianon devient un chœur massif. Schenker joue avec les photographes en agitant sa flying V. La section rythmique démontre toute sa solidité sur « Hot ‘n’ Ready ». Les premières notes de « Doctor Doctor » suffisent à déclencher une ovation. Schenker reste stoïque, concentré, laissant parler les mélodies. L’atmosphère est plus bluesy, plus lourde sur « I’m A Loser ». Le chant de Liapakis apporte une intensité brute. Le groupe ne modernise pas les morceaux à outrance. Il les respecte, les densifie légèrement, mais conserve l’âme 70’s qui fait toute leur force.
La soirée bat son plein, les yeux sont rivés sur le guitariste blond mais mention spéciale à son groupe de « hired guns ». Sur « Mother Mary », le jeu se veut incisif, presque dramatique. Au cœur d’un set largement dominé par les hymnes explosifs de UFO, « This Kid’s », une facette plus sensible du tandem Mogg/Schenker, agit comme une respiration. Le morceau s’installe dans une ambiance plus mélodique, presque contemplative. Le tempo est medium, posé. La rythmique se fait souple, moins martiale. Au Trianon, les lumières se sont adoucies, tirant vers des teintes bleutées. La salle, jusque-là en ébullition, s’est calmée presque instinctivement. Evidemment avec « Lights Out », l’explosion est totale. Le riff tranchant déclenche un véritable séisme dans la salle. Le solo de batterie de Bodo Schopf précédant « Lipstick Traces / Between The Walls » n’est pas un exercice de démonstration : c’est une montée en pression. Roulements lourds, cymbales martelées, tension progressive. La salle retient son souffle avant l’explosion du morceau.
C’est au tour d’un autre hit de UFO : « Love to Love » est interprété sans l’intro saturée, et le morceau gagne en finesse. Mann crée une atmosphère quasi cinématographique. L’ambiance devient presque solennelle. Liapakis retient au contraire la puissance pour privilégier l’émotion. Il vit les textes, ferme les yeux, serre le poing. Le public le sent. Un des sommets émotionnels de la soirée. La dernière ligne droite du concert va être une avalanche de classiques du hard rock : retour à l’énergie pure avec « Let It Roll » ; groove appuyé, ambiance plus rugueuse avec « Can You Roll Her » ; « Reasons Love » accueilli avec enthousiasme par les fans de longue date car titre moins joué habituellement.
Le monument de la soirée est certainement « Rock Bottom » avec son riff reconnaissable dès les premières notes. Courbois maintient la structure de la chanson avec ses lignes de basse pendant que Schenker s’évade dans son solo fleuve. Ses lignes de guitare s’étirent, construites comme une fresque progressive. Schenker ne shredde pas, il raconte une histoire. Vibrato ample, phrasé clair, dynamique maîtrisée. Le temps se suspend. Schenker demande si l’assistance veut encore une chanson voire deux. Le Trianon ne fait qu’un ! C’est l’accélération finale avec « Shoot Shoot ». Le public explose. Dédié à Pete Way et Paul Raymond, « Too Hot to Handle » prend une dimension particulière. L’émotion est palpable. La salle chante d’une seule voix.
À soixante et onze ans, Michael Schenker ne triche pas. Il ne revisite pas. Il ravive. Ce soir au Trianon, le hard rock des années 70 n’a pas sonné vintage. Il a sonné intemporel. Brut. Vivant. Le passé n’était pas célébré. Il était présent.
Photos : Loïc « Lost » Stephan.
































